Reportage - Chine-Shanghai : Transformer le temps en richesse…
La compétitivité d’une économie ne dépend plus uniquement de ses ressources naturelles, de ses infrastructures ou de ses capitaux. Elle se mesure aussi à

Economie
Reportage – Chine-Shanghai : Transformer le temps en richesse…
Mohamed Hedi ABDELLAOUI
26 juillet 2026
7 min de lecture
La compétitivité d’une économie ne dépend plus uniquement de ses ressources naturelles, de ses infrastructures ou de ses capitaux. Elle se mesure aussi à sa capacité à réduire les délais, à accélérer les décisions et à fluidifier les échanges. Shanghai illustre cette mutation en transformant le temps en actif économique. Une réflexion qui éclaire les défis auxquels sont confrontés les pays en quête d’une croissance plus efficace.
La Presse — Ce n’est pas la première ville à éblouir le visiteur avec ses gratte-ciel, et ce ne sera pas la dernière. Ce n’est pas non plus le premier port par lequel transitent des milliers de navires chaque mois, et il ne restera pas le plus grand pour toujours.
Et pourtant, Shanghai possède quelque chose que l’œil ne perçoit pas au premier regard… C’est une ville qui a su maîtriser l’art de la gestion du temps.
Dans le monde de l’économie, nous avons l’habitude de parler du capital, des ressources naturelles, de l’énergie, de la technologie et de la main-d’œuvre. Mais nous parlons rarement du temps comme d’une ressource économique. À Shanghai, il semble que cette ressource invisible soit la plus précieuse de toutes.
Point de place au gaspillage
Chaque matin, la ville se met en mouvement comme une immense machine qui ne gaspille pas une seule seconde. Les trains arrivent à l’heure, les camions quittent les usines selon un calendrier précis, les conteneurs sont transférés des quais aux navires grâce à des systèmes automatisés, et les procédures douanières sont accomplies numériquement en un temps qui, ailleurs, aurait pris des jours. Le résultat n’est pas seulement une circulation fluide, mais une économie plus compétitive.
Il est facile de décrire le port de Shanghai comme le plus grand du monde en termes de trafic de conteneurs, mais cette formule, aussi juste soit-elle, masque l’essentiel : la valeur du port ne réside pas dans le nombre de conteneurs qu’il reçoit, mais dans le nombre d’heures qu’il fait gagner à l’économie mondiale.
« Chaque heure de retard d’un navire entraîne un coût supplémentaire pour les compagnies de transport, un ralentissement des chaînes de production et une hausse du prix des marchandises.
L’inverse est tout aussi vrai : chaque heure économisée se transforme en valeur économique réelle », fait remarquer l’universitaire Chao Tchiushi.
C’est pourquoi la Chine n’a pas investi uniquement dans les quais et les grues, mais aussi dans les données, l’intelligence artificielle et la connexion instantanée entre le port, les douanes, les entreprises de transport et les usines. L’objectif n’était pas de construire un port plus grand, mais un système plus rapide.
Pendant la pandémie de Covid-19, poursuit notre interlocuteur, alors que beaucoup pensaient que l’arrêt de Shanghai allait paralyser le commerce mondial, la réalité a livré une autre leçon. Le port a continué à fonctionner malgré les restrictions, avec une réorganisation des flux logistiques. Dans son analyse de cette période, le géostratège Li Ning a affirmé que parler de « fermeture du port de Shanghai » n’était pas exact, car les opérations essentielles ont continué, certes à un rythme plus lent, ce qui reflète davantage la résilience du système que sa fragilité.
Peut-être la leçon la plus importante de cette crise est-elle que la compétition mondiale ne se joue plus seulement entre les ports, mais entre les chaînes d’approvisionnement dans leur ensemble.
La ville qui parvient à retrouver rapidement son rythme est celle qui conserve sa place dans l’économie mondiale.
La technologie, un investissement dans le temps
Dans une étude conjointe de McKinsey et du Shanghai International Port Group, les chercheurs ont conclu que l’automatisation et la numérisation des ports peuvent réduire les coûts opérationnels jusqu’à 55 % et accroître la productivité d’environ 35 %, tout en générant une valeur économique annuelle considérable pour le port et les activités qui lui sont liées.
Ces chiffres confirment que la technologie n’est pas un luxe, mais un investissement dans le temps lui-même. Mais Shanghai n’est pas qu’un port. C’est plutôt un laboratoire économique à ciel ouvert. On y voit coexister des banques internationales, des entreprises d’intelligence artificielle, des usines intelligentes, des centres de recherche scientifique, des sociétés de technologie financière et la plus grande zone de libre-échange de Chine.
C’est pourquoi la ville ne vend plus seulement des produits au monde, mais aussi des services, de l’innovation, des solutions et de la rapidité d’exécution. L’expert américain en développement urbain Richard Florida a résumé cette idée en affirmant que les villes les plus performantes du XXIe siècle ne sont pas celles qui possèdent les plus grandes usines, mais celles qui sont capables d’attirer en même temps les talents, l’innovation et le capital.
Shanghai offre un exemple clair de cette transformation : elle est passée d’une grande ville industrielle à un centre mondial réunissant industrie avancée, finance, recherche scientifique et économie numérique.
Transformer le temps en actif économique
La leçon qui nous concerne dans le monde arabe, notamment en Tunisie, ne tient peut-être pas à la construction de nouveaux gratte-ciel ni à l’édification de ports géants, mais à la manière de penser. Le problème de notre économie n’est pas le manque de ressources, mais le temps perdu : dans les autorisations, dans les procédures, dans les ports, dans l’administration et dans la prise de décision.
Lorsqu’obtenir une licence d’investissement prend des mois, alors qu’ailleurs cela se fait en quelques jours, l’écart n’est pas seulement administratif ; il traduit aussi une différence dans la capacité à créer de la richesse.
C’est pourquoi le secret de Shanghai ne réside pas dans le béton, l’acier et le verre. Le véritable secret est que la ville a réussi à transformer le temps en actif économique, et en facteur de production aussi essentiel que le capital ou la technologie.
Dans un monde où la compétitivité se mesure davantage à la rapidité de réaction qu’à l’ampleur des ressources, voilà peut-être la leçon la plus précieuse que Shanghai nous offre: les villes riches ne sont pas celles qui ont du temps, mais celles qui savent ne pas le gaspiller.
La véritable leçon que Shanghai offre aux économies émergentes n’est peut-être ni son horizon de gratte-ciel ni la taille de son port. Elle réside dans une idée beaucoup plus simple : la richesse se construit d’abord en réduisant le coût du temps.
Chez nous, comme dans plusieurs pays de la rive sud de la Méditerranée, le débat économique porte souvent sur le financement, la dette ou l’investissement. Plus rarement sur ce qui précède tout cela : le temps.
Le temps perdu dans les autorisations, les procédures administratives, les décisions reportées ou les réformes inachevées constitue un coût invisible, mais considérable. Or, chaque semaine gagnée par une entreprise, chaque formalité simplifiée, chaque décision prise au bon moment finit par produire autant de richesse qu’un nouvel investissement.
La comparaison avec Shanghai n’appelle ni imitation aveugle ni transposition mécanique. Les histoires, les institutions et les contextes étant différents.
Mais elle rappelle une évidence universelle : les nations qui avancent ne sont pas toujours celles qui disposent des ressources les plus abondantes ; ce sont souvent celles qui savent transformer le temps en avantage compétitif.